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LES RIZIÈRES EMBUÉES
LES ROCHEUSES
LES HOODOOS
LE SERPENT À SONNETTE
UN ACCENT FRANÇAIS
LE SENTIER DE L'INCA
MACHU PICCHU
VIANDES EXOTIQUES
BOLIVIE
LES CHAPEAUX RONDS
LA MER DE SEL
LES MINES DE POTOSI
SAINT-JEAN-BAPTISTE

LES RIZIÈRES
EMBUÉES
Récit de voyage en pays isãan
Ce texte est paru en 1996 dans le bulletin périodique Tour
d'Horizon
publié par Plan Canada
à Toronto.
La
lune est
pleine. De chaque côté de la route, on aperçoit les
cocotiers, manguiers et banians qui se partagent les maigres parcelles
de terre que les rizières ne couvrent pas. Parfois, au
détour d'une courbe, on distingue la silhouette pesante d'un
buffle endormi le long d'une mare.
Le paysage est beau, mais il est embrouillé. Je le vois à
travers un écran d'eau qui me couvre les yeux. Theh, le
chauffeur de Plan Udorn Thani, ne parle plus; il respecte ma
peine. Il comprend.
Je viens de quitter la famille de la fillette que je parraine à
Nonchad, un village dans le Nord-est de la Thaïlande, la
région la plus défavorisée du pays. Ici, nous
sommes loin des circuits touristiques. Les pancartes sont
écrites en alphabet thaï uniquement, sans traduction en
alphabet romain, ce qui me donne un peu l'impression d'être
illettré.
Si nous revenons ainsi de nuit à Udorn Thani, la ville la plus
proche, c'est que nous venons de participer à un festival au
village. Cette fête n'était pas prévue à mon
programme, j'ai donc étiré ma visite à sa limite,
en payant du temps supplémentaire à Theh. Depuis trois
jours, je vis, mange et dors avec la famille. Je me suis attaché
à eux et je ne les reverrai probablement jamais. Alors, les
rizières sont embuées.
L'aventure a commencé lorsque, en 1995, à la fin du
parrainage d'un enfant au Népal, j'ai demandé au Plan
de parrainage du Canada de me proposer une fillette en
Thaïlande. Je prévoyais voyager dans cette région au
cours de l'hiver et je comptais bien profiter de l'occasion pour
rencontrer l'enfant et sa famille. En tant qu'écrivain, je
cherchais également un cadre pour mon prochain roman. Un petit
village perdu au cœur de l'Indochine convenait parfaitement à
l'histoire que j'avais à l'esprit, et je voyais là une
occasion formidable de m'abreuver de l'atmosphère dont je
voulais baigner le récit.
Et j'ai bu tout mon soûl. Ce qui ne devait être, pour moi,
qu'une observation didactique, s'est révélée la
plus magnifique expérience humaine de ma vie. Je savais au
départ que parrainer un enfant signifiait également
parrainer toute la communauté où il vivait. Mais il
suffit de mettre le pied dans ladite communauté et recevoir
l'accueil que les villageois nous réservent pour comprendre
à quel point notre aide leur est profitable. J'ai vu les
infrastructures mises sur pied par Plan International pour
procurer davantage d'eau potable au village, surtout en saison
sèche. J'ai vu les greniers à riz, les
aménagements dans la cour de l'école, les... Bon. J'ai vu
où vont mes sous. Mais, ce n'est pas de cela dont je veux vous
entretenir. Je veux vous parler des enfants. De Wadcharee, d'abord, 6
ans (lors de mon passage en février 1996), ma filleule
"officielle", et sa petite sœur de 4 ans, Sukanya.
En arrivant, je craignais un peu leur réaction. Comment
m'accueilleraient-elles? Après tout, elles n'ont pas souvent
l'occasion de rencontrer des étrangers, des farang comme
ils disent là-bas. J'allais peut-être leur faire peur avec
ma peau blême, mon gros nez, mes manières un peu frustres
d'Occidental.
Dieu, que mes craintes n'étaient pas justifiées! En fait,
elles m'ont si bien accueilli, que dès le premier soir,
déjà, Sukanya chantait pour moi. Elle me donna
également une démonstration de danse thaïe, pendant
laquelle elle ondulait des hanches et bougeait la tête, les bras
et les mains comme la plus délicieuse des danseuses. Puis elle
me laissa la bercer alors que, pour ma part, je lui fredonnais, en
français, les paroles de Au clair de la lune sur l'air de
Heures exquises. Elle m'écoutait
fascinée, charmée par cette langue étrange qu'elle
entendait pour la première fois, et par cet air à la
tonalité peu familière. Nous sommes rapidement devenus
les meilleurs amis du monde.
Wadcharee, quant à elle, plus âgée, plus
gênée aussi, ne s'est pas laissée apprivoiser tout
de suite. Cependant, le dernier soir, en revenant de la fête,
elle s'est laissée gagner. Elle a niché son nez dans mon
épaule, a ramené ses deux petits poings à la
hauteur de sa poitrine pour bien se pelotonner contre moi, et s'est
endormie dans mes bras.
Ce même soir, un peu plus tôt, autour d'une série de
plats composés de riz et de bœuf qu'on me faisait partager, la
mère a mentionné que je n'étais pas un simple
invité, que ce repas était un souper de famille et que
j'en étais membre à part entière. Sa remarque m'a
d'abord surpris, puis profondément touché. Je venais de
prendre conscience de la place importante qu'occupait le parrain dans
une famille. Je n'étais plus un simple pourvoyeur d'argent;
j'étais également un pourvoyeur d'amour.
* * *
Mais d'un point de vue
pratique,
demanderez-vous,
comment se vit une visite à la famille d'un (ou d'une)
filleul(e)? En général, bien sûr, les marraines et
parrains ne couchent pas dans les villages. Ils rencontrent leur
filleul(e) et sa famille, constatent la qualité des services
prodigués par Plan, et s'en retournent enrichis de
sourires et d'affection. Ces visites se font toujours en compagnie des
représentants de Plan. Plusieurs raisons justifient une
telle politique, mais il s'agit, avant tout, je pense, d'une question
de langue. Dans le Nord-est de la Thaïlande, par exemple, il n'est
pas toujours évident de trouver quelqu'un qui parle anglais,
même dans les villes comme Khon Kaen, Udorn Thani ou Nongkai.
Alors, imaginez dans les petits villages...
En plaidant la cause de l'écrivain à la recherche
d'information, on a accepté de me laisser seul au village avec
la famille. Mais ce ne fut pas sans résistance de la part du
bureau d'Udorn Thani! On cherchait à m'en dissuader ou, du
moins, à bien s'assurer que je n'allais pas regretter ma
décision. Un sentiment de responsabilité à mon
égard, j'imagine.
— Vous êtes bien conscient qu'ils n'ont pas de chambre pour vous,
monsieur Bouchard? me demanda la responsable du bureau, un
soupçon d'inquiétude dans la voix.
— Oui, je sais.
— Vous allez dormir dehors, sur la galerie.
— C'est prévu.
— Quand notre représentant sera parti, vous serez livré
à vous-même sans possibilité de revenir à
Udorn Thani. Vous devrez attendre qu'il revienne vous chercher au jour
entendu.
— Aucun problème.
— Personne ne parle anglais, là-bas. Vous devrez vous faire
comprendre par gestes et mimiques.
— C'est prévu également.
Elle est demeurée encore une seconde ou deux à me
regarder, à s'assurer que j'étais bien conscient de
l'expérience que je m'apprêtais à vivre. Si elle
avait pu lire en moi, elle aurait vu que j'étais prêt
à faire bien plus de compromis, à accepter davantage de
concessions, pour vivre cette aventure que je préparais
maintenant depuis des mois.
Un coup du sort extraordinaire, un véritable cadeau de Bouddha,
allait rendre mon entreprise mille fois plus enrichissante. Pendant que
le représentant de Plan expliquait à la famille,
en Thaï — en fait, en dialecte isaãn, proche de ce qui se
parle au Laos — expliquait à la famille, donc, que je parlais
avec lui en anglais, mais que ma langue natale était le
français, la sœur du père s'est tournée vers moi,
les yeux ronds, et m'a demandé avec un léger accent
parisien:
— Vous comprenez le français?
Là, je dois vous avouer que si elle s'était levée
pour danser le french cancan en chantant Valentine, je
n'aurais pas été plus surpris. Je n'étais pas le
seul, d'ailleurs. Les cinq représentants de Plan qui
m'accompagnaient — 2 employés d'Udorn Thani et 3
bénévoles du village — se sont tournés vers elle
avec le même étonnement. Bhudsœbung, de son prénom,
est gouvernante pour un couple d'origine française qui habite la
capitale. Elle a étudié la langue à l'École
française de Bangkok et, au moment de mon passage, elle se
trouvait en vacances dans le village. Voilà qui rassurait les
représentants de Plan et qui allait s'avérer pour
moi, une amie précieuse et une source inestimable d'information.
De toute façon, en dehors de la langue, les échanges ne
meurent pas. Il reste les gestes, les sourires, les regards... Pour
accepter l'autre, il n'est pas nécessaire de toujours
comprendre, il suffit de chercher à communiquer. Combien de fous
rires ai-je provoqués en m'efforçant de prononcer des
mots en thaï? Plus j'étais maladroit et plus je sentais ces
gens près de moi. Ils se moquaient bien que je ne puisse
m'adresser à eux dans leur langue; ce qu'ils cherchaient
à m'offrir était, de toute façon, au-delà
des mots.
Un soir, une voisine à qui j'essayais de décrire certains
aspects du Canada — le froid et la neige, entre autres — interrompit
mes mimiques pour attacher une petite corde autour de mon poignet
droit. Aussitôt, trois autres personnes l'imitèrent en
ajoutant autant de cordes. Il s'agissait là d'un rituel typique
du Nord-est, nommé Bai Sii (fil sacré), au cours
duquel on lie symboliquement un certain nombre d'esprits gardiens
à l'invité. La tradition suppose assurer ainsi à
l'initié une protection à la veille d'une tâche
importante, comme un voyage, par exemple. En principe, on accomplit ce
rituel pour des proches ou des parents. En m'accordant cette faveur,
une fois encore, on me donnait une touchante preuve d'amitié.
* * *
Quand j'ai quitté le
village, il passait
minuit. Juste avant de partir, Wadcharee m'a serré très
fort contre elle en m'embrassant. Puis, alors que je marchais de la
maison à la voiture, des membres de la famille et des voisins
ont quitté leur chaumière pour me tendre une
dernière fois la main. Chacun savait, dans les sourires un peu
figés et tristes qu'on échangeait, qu'on se voyait pour
la dernière fois.
Avant ma visite à Nonchad, j'étais conscient que mon
parrainage ne se limitait pas à une petite fille. Je savais
qu'il y avait toute une famille derrière et tout un village,
à côté, qui profitaient de ma contribution. Mais
avant Nonchad, je me contentais de parrainer ces gens; maintenant, je
les aime.
Et croyez-moi, ça fait toute la différence.
Alors, même si la lune est pleine, même si le temps est
clair et qu'on voit parfaitement le paysage autour, ne vous
étonnez pas que pour moi, ce soir, les rizières soient
embuées.
© Camille Bouchard

LES ROCHEUSES
Le col Rogers (ou Rogers Pass)
La route entre Golden et Revelstoke passe par le col Rogers (prononcez
Rodjeur-sss). C'est un passage très impressionnant entre les
montagnes et les couloirs d'avalanches. J'ai croisé des paysages
époustouflants, mais je n'avais pas le droit d'arrêter
pour prendre des photos. C'est interdit à cause des avalanches.
Ça n'empêche pas la police d'arrêter des
véhicules pour excès de vitesse.
Dou-dou-dou-dou-dououououuuu! (C'est vrai que je trouve que le monde
roule en fou dans cette route en lacets accrochée au flanc des
montagnes.)
J'ai croisé une bande de wapitis qui voulaient traverser la
Transcanadienne devant moi. Il paraît qu'il y a beaucoup
d'accidents avec ces bestioles. Ah oui, et il paraît
qu'avant-hier, je n'ai pas croisé des chèvres des cimes,
mais de "vulgaires mouflons". Ah bon? Faut que je fasse faire des tests
d'ADN aux animaux que je croise, maintenant, pour les nommer comme du
monde?
J'ai traversé le dernier fuseau horaire du pays. J'ai maintenant
3 heures de décalage avec le Québec. Quand maman se
couche à 19h30, pour moi, il est 16h30. Ouais. C'est de bonne
heure pour aller se coucher.
Revelstoke
Je suis à Revelstoke, juste
au pied de la montagne du même
nom... et à l'entrée du parc du même nom aussi.
C'est un joli endroit, pas trop loin après le parc des
Grands-Glaciers. Je n'ai pas de rencontres à y faire, je suis
seulement de passage sur la route de Kamloops.
On me dit que tous les sentiers de randonnées en montagne sont
fermés partout. Trop de neige encore. Il y a même des
endroits où on provoque des avalanches avec des mortiers de 105
mm pour réduire les risques... d'avalanches. Un segment de la
piste vers le sommet du mont Revelstoke n'ouvrira qu'en juillet.
À cause de la neige!!!
À la Chambre de commerce, on me dit qu'il n'y a que des sentiers
dans la vallée, près de la ville, sur les berges des
rivières Columbia et Illecilewaet (on dirait que je joue
à Charivari; ne me demandez pas comment ça se prononce,
ça me fait des crampes sur la langue). Il y a le musée
des trains, le musée tout court, les petits cafés, le
centre-ville... C'est vrai que c'est très joli, ici. Que
ferai-je? J'ai pas vraiment envie de me promener en ville.

Les Hoodoos
Ne vous méprenez pas; les
Hoodoos ne sont pas un groupe rock rétro, mais une formation
rocheuse marquée par l'érosion. Des espèces de
monolithes dominent les collines au nord de Kamloops. Méchant
beau défi pour mes belles Merrell toutes neuves (les
connaisseurs savent que je parle de bottes de randonnée).
L'ascension est un challenge. Ça demande un bon cardio, mais en
fonction du rythme adopté n'importe qui avec de bonnes jambes
peut le faire. La descente est un peu peu plus ardue... et même
dangereuse par moments. Ça demande des genoux solides. Mais
quelle vue du sommet! Et quelle beauté ces colonnes rocheuses
érodées.
Kamloops profite d'un microclimat semi-aride. L'été, il
peut faire 38-40 degrés. J'ai trouvé des cactus dans les
Hoodoos.
J'ai fait cette randonnée après une série de
rencontres à l'école secondaire South Kamloops. Les gens
y sont d'une extraordinaire gentillesse. On m'a même offert des
cadeaux de bienvenue (pour moi qui voyage léger). De plus, la
température était splendide aujourd'hui. Non vraiment,
quel excellent lundi!

Le serpent à sonnette
Il est juste là, à mes pieds, et me
regarde d'un oeil torve. J'ai failli lui marcher dessus. Une chance
qu'il a sonné. Il me tire la langue. Désolé,
hé-ho! J'ai pas fait exprès.
Sacrebleu! Je ne croyais pas que c'était si gros. Je croyais que
ça avait la taille d'une couleuvre. Mais non. Imaginez une
grosse saucisse allemande de 1,5 mètre!
Il ondoie, la sonnette frétillante. On se jauge, chacun
évaluant le potentiel de dangerosité de l'autre. Il
cherche à traverser le sentier, je lui bloque le passage. Je
veux l'examiner... mais je n'ose pas m'approcher trop près,
quand même, il a tendance à se redresser et il
paraît que lorsqu'ils se détendent pour attaquer, il est
difficile de les esquiver. Il continue de me tirer la langue et, voyant
que je ne cède pas de terrain, décide de rebrousser
chemin.
Une photo! Merde! J'ai oublié la photo. Je farfouille dans mon
sac tandis que la bestiole se glisse déjà dans les
herbes. Clic! Une! J'ai eu le temps d'en prendre une. J'espère
qu'elle est bonne. En plein soleil, l'écran ne me renvoie pas
grand chose. Une fois à l'hôtel, je regarde à
nouveau. Ouf! Oui, il est bien sur la prise et on le distingue
parfaitement. Dire que j'ai failli l'oublier.

Un accent français
À l'hôtel Days Inn où je suis
descendu à Merrit, je suis servi par une jeune femme.
Près d'elle, une femme plus vieille m'aborde.
— Where are you from?
— Québec.
— Oh, Kwééébec.
You have a big accent.
Je songe : ''Va donc chez le yable, vieille
batinse!''
Puis, la jeune femme au comptoir me demande quelque
chose et je réponds :
— Yes.
— Oui, se plaît à traduire la
vieille à côté de moi.
— You have a big accent too, que je
réplique pince-sans-rire et sans la regarder.
La vieille femme est partie, sans plus un mot.

El
Camino del Inca
Le sentier de l'Inca. Nous en sommes
au 3e jour de notre
randonnée sur le sentier de l'Inca, cette route qui permettait
aux messagers de porter les ordres du Big Boss aux 4 coins de l'Empire.
Aujourd'hui, nous traversons une forêt qui porte bien son nom :
Clouds Forest, la forêt des nuages. Parce que, les nuages, on est
en plein dedans. Le vrai nom est (je crois) : forêt humide des
montagnes sub-tropicale. Le lichen a tout envahi et enveloppe chaque
tronc, chaque branche, chaque paroi d'une mousse gorgée d'eau.
En fait le lichen redessine tout le paysage. Comme pour faire
apprécier davantage leur présence, les nuages ouvrent
leur ventre et nous voilà sous une averse qui dure pendant deux
bonnes heures.
Nous sommes à 4000 m d'altitude (comprenez bien : 4 km au-dessus
du niveau de la mer — la moitié de l'Everest). Il faut descendre
à 2700 m pour le camp de nuit. C'est à pic sans bon sens
et les marches en pierre, super étroites, sont parfois si
usées par les siècles qu'il faut descendre de
côté. C'est un exercice à ne pas faire chaudaille;
si on perd pied, impossible de s'en tirer avec une simple
égratignure. On se casse la gueule.
Nancy et moi sommes à la tête du peloton avec un jeune
couple d'alpinistes et un jeune homme de 18 ans. Tous les autres
membres du groupe traînent de la patte. Yé! C'était
toutefois différent lors de la première journée
où le soleil et la chaleur ont presque eu raison de mes forces.
Quinze km de marche sous un soleil de plomb en montant un
dénivelé de 700 m, ça m'a tiré du jus.
La 2e journée, tandis que nous n'étions pas encore
acclimatés à l'altitude, nous avons franchi 2 cols dont
l'un à 4200 m.
— Pretty tough, isn't it? se plaisent à lancer les
traînards qui soufflent en nous regardant passer.
Personnellement, je suis complètement étourdi et à
2 reprises, j'ai bien failli me retrouver du côté du
ravin. Une fois redescendu en bas de 4000 m, ça se replace.
Les paysages sont d'une beauté infinie et je n'arrête pas
de mitrailler les alentours avec mon appareil photo. Jolies, les
Rocheuses? Personnellement, les Andes, c'est 1000 fois mieux.
Aujourd'hui, manque de pot, les nuages et la pluie nous empêchent
de voir les plus beaux paysages de la randonnée (selon le meneur
du groupe, un Péruvien).
Nous campons à Winay Wayna, le dernier camp autorisé
avant Machu Picchu. Nous sommes à 6 km des ruines. Nous
l'atteindrons demain matin à l'aube. Nous avons hâte
d'arriver, d'abord parce que nos mollets et nos pieds demandent
grâce, et aussi parce que ça fait 3 jours que nous ne nous
sommes pas lavés. J'ai l'impression qu'on pue jusqu'au
Québec.
Ce midi, dans un lavabo plus sale que moi, j'ai lavé mes bas.
J'aurai la décence de ne pas vous en décrire l'odeur. Ce
matin, j'ai surpris un aide-cuisinier du groupe en train de remplir la
marmite de soupe à même le robinet d'un urinoir. Bon
appétit!

Machu Picchu
Ça y est! Nous y sommes. J'écris ces notes, assis
à l'ombre, en face des ruines, après en avoir fait le
tour. Je manque de mots; j'ai besoin de recul. La sensation est
incroyable.
Ce matin, Viracocha, dieu des Incas, a eu pitié de nous.
Pourtant, la journée s'annonçait horrible. À 3h30,
au réveil, il y avait une bruine qui nous glaçait les os.
À 5h30, les nuages persistaient; nous étions 200
randonneurs à passer le check-point de la dernière
section du sentier.
La piste est parsemée de cailloux glissants qui se fondent dans
la frondaison humide de la forêt des nuages. Un membre du groupe
(un grand Anglais fatiguant qui m'énerve) s'est viré une
cheville à l'envers en voulant être en avant de tout le
monde comme d'habitude. Ses hurlements dans le brouillard ont fait
stopper tout le monde. Mauvais présage.
Puis, quand l'Anglais s'est calmé, les nuages se sont
élevés et la vallée en bas s'est
révélée peu à peu. C'était magique.
Ensuite, c'est l'arrivée à Inti Punku, la Puerta del sol,
la porte du soleil. Et là, croyez-moi, c'est tout un choc.
Malgré que l'on soit 200 sur la piste, Nancy et moi avons
l'impression d'être les premiers humains à franchir
l'endroit et à découvrir la cité perdue. Quelle
sensation géniale! Après des années à en
regarder les photos, voilà Machu Picchu qui se débarrasse
de ses nuages, comme une femme de ses voiles, pour qu'on l'admire dans
sa splendide réalité.
Il y a encore 30 minutes de marche avant d'atteindre la cité,
mais on ne peut détacher le regard de ces ruines sublimes,
mystérieuses, qui surgissent d'un paysage à couper le
souffle, dans un lieu quasi-inaccessible. On pleurerait de bonheur.
Et ce qu'il y a d'agréable à 7 h du matin, c'est que les
bus de touristes n'ont pas encore commencé à vomir leurs
entrailles. Mais, dès 10 h 30, ils sont au moins 8 milliards
à parcourir le lieu en provenance du village voisin.
Nancy est assise à côté de moi et écrit ses
propres impressions dans son carnet. Les gens passent, on ne les voit
plus. On imagine la vie, ici, il y a 450 ans, avant l'arrivée
des Espagnols sur la côte, avant que les hommes quittent cette
ville pour combattre avec l'un ou l'autre des 2 princes incas ennemis,
avant que les femmes, laissées à elles-mêmes,
abandonnent la cité. On essaie d'imaginer, mais c'est
étourdissant. On s'étonne qu'il existe un autre monde en
dehors du Machu Picchu.

Viandes
exotiques
À voyager, on expérimente parfois des mets
particuliers.
Parlons d'abord du steak d'alpaga. Il s'agit d'une viande rouge, sans
gras, sans cholestérol, tendre à souhait,
considérée comme la plus "santé" de toutes les
viandes rouges. Nancy et moi l'avons beaucoup appréciée.
Le Cuy Chactado, le cochon d'Inde à l'ail, a plutôt
manqué de faire vomir Nancy. Et la bête était dans
mon assiette, non dans la sienne. Oui, oui, il s'agit bien de la
même petite bête que l'on peut se procurer dans les Pet
Shops. On me l'a servi tout rond entre deux patates, la tête
intacte, les yeux, les dents, et tout. Il ne manquait que le poil. On
aurait dit que la petite bête regardait Nancy d'un air suppliant
: Ne laisse pas ton chum me manger. Un végétarien assis
à côté de moi a failli tourné de l'oeil. Il
a laissé son assiette de spaghetti encore pleine et il est
parti. J'en ris encore.
Le cochon d'Inde est une viande blanche qui goûte le poulet. Ce
n'est pas mauvais, mais il n'y a pas de quoi vendre sa mère pour
un plat de ce genre.

BOLIVIE
Ça y est, on est passés!
Après des avis partagés des agences de voyage de Puno
dont la moitié nous déconseillent de nous rendre en
Bolivie (et l'autre moitié, l'inverse), nous décidons de
tenter notre chance. Le gouvernement canadien ne recommande pas d'y
aller non plus, mais American Airlines ne veut rien savoir de changer
notre aéroport de retour. À moins de payer quelque 1000$
chacun pour un nouveau billet, il nous faut venir en Bolivie.
Le passage à la frontière s'est fait sans accroc; c'est
une fois en Bolivie qu'il nous a fallu contourner des barricades.
Après 5 ou 6, j'ai arrêté de les compter. Il
s'agissait de grosses pierres jetées sur la route, de bouteilles
cassées et de tronc d'arbres placés de façon
à bloquer la voie. Mais il n'y avait plus aucun manifestant pour
empêcher le bus de contourner les obstacles. Toutefois, on
ressentait encore, dans les débris partout, les troubles qui ont
secoué le pays dans les derniers jours. Les Boliviens, par
contre, semblaient avoir ressenti durement la baisse du tourisme et
nous ont parus heureux que tout soit terminé.
Bolivie : Situation politique
La Bolivie nous paraît très tranquille; il semble bien que
les troubles sociaux se soient calmés pour le moment. Les
changements au gouvernement ont convaincu les manifestants de ranger
leur mauvaise humeur. L'aspect positif de la chose (pour nous, bien
sûr) est qu'il y a très peu de touristes et que les
commerçants sont drôlement contents de nous voir.
Plusieurs ont souffert de l'embargo des dernières semaines. Ici,
comparé au Pérou, ça coûte moitié
prix.
Hier, nous avons été visité le site de Tiahuanaco,
les ruines qui m'attiraient le plus après Machu Picchu. C'est
là que l'on retrouve toutes les stèles, monolithes et
icônes qui ont inspiré Hergé pour Tintin et le
Temple du soleil (je sais, Tintin se démène avec les
Incas tandis que les représentations sont Tiahuanaco). Eh bien,
nous étions à peu près les seuls touristes (hormis
quelques Boliviens en congé - c'était samedi) sur ce site
pourtant fort couru. Les troubles leur ont vraiment fait mal.
Un Bolivien du coin m'a expliqué en long et en large la
situation politique. C'est un peu complexe pour tout résumer
ici, mais disons que, face à leurs gouvernants, Paul Martin est
un ange d'honnêteté. C'est tout dire.

Ils ont des chapeaux ronds
Je me suis toujours demandé pourquoi les Indiennes de
l'Altiplano portaient de ridicules petits chapeaux ronds qui leur
donnent cette allure si caractéristique et, avouons-le,
pittoresque. Voici l'histoire qu'on nous a contée :
Au début du XXe siècle, des compagnies britanniques
exploitaient certaines industries en Bolivie (et au Pérou). Les
Indiens (hommes), pour imiter leurs maîtres, avaient
adopté la mode des chapeaux melon. Un jour, un marchand
bolivien, flairant la bonne affaire, commande d'Angleterre 20.000
chapeaux melon (pas un de moins). Il oublie d'en préciser la
couleur et se retrouve avec une montagne de chapeaux marrons qu'aucun
homme ne veut acheter. Pour éviter la faillite, le brillant
Bolivien a une idée : ajouter un ruban sur le rebord du chapeau
et vendre le ridicule couvre-chef aux femmes indiennes. Succès
instantané qui dure depuis 100 ans.

Le Salar (la Mer de sel)
Sur une planche à laver en ligne droite qui va percer le ciel
à l'horizon, notre jeep lancée à toute vitesse
traverse une plaine infinie, sans végétation, si ce n'est
des touffes d'herbes ici et là, et ressemble à un visage
mal rasé. La piste présente plus de trous que de cailloux.
Ici, on est loin des Cordillères ; il n'y a guère
d'élévations, si ce n'est le volcan Tunupa qui semble
flotter sur l'horizon comme un vaisseau spatial en attente d
'atterrissage. C'est le mirage du Salar, la Mer de sel.
Il y a des millions d'années, une mer recouvrait la
vallée. En se retirant, elle a laissé une bizarrerie
géologique unique au monde : 12.000 km2 de sel ! À perte
de vue. Pendant des heures, sur des km et des km, nous roulons sur une
surface parfaitement blanche qui se perd aux 4 horizons.
Au premier coup d'oeil, on dirait de la neige, mais on s'étonne
que nos semelles ne s'enfoncent même pas d'un millimètre
lorsque nous descendons du véhicule. Près du village de
Colchani, des petits monticules parsèment la plaine ; les
villageois récoltent le sel pour le mettre en sac dans une usine
du village. Il faut lui ajouter de l'iode sinon, le sel donne le goitre
et le crétinisme (maman, il était iodé le sel que
tu nous donnais quand on était jeunes ?) Là, j'avoue
qu'il y a des éléments de chimie qui m'échappent.
Comme cette mare que nous croisons et qui bouillonne sous l'effet du
souffre, du lithium et du sodium qui interagissent. Je mets la main
dans le bouillon, croyant y trouver une source de chaleur. L'eau est
glaciale.

Les mines de Potosi
Ce matin, casqués et survêtus, Nancy et moi, en compagnie
d'une guide, pénétrons dans les conduits froids et
humides du Cerro Rico, la montagne d'argent de Potosi. Claustrophobes,
s'abstenir.
Pliés en deux, nous suivons des conduits étroits datant
de l'époque des colonies. Gouffres, treuils, trous murés,
couloirs poussiéreux... nous croisons parfois des filets de
minerai d'argent qu'il est interdit d'exploiter sous peine de recevoir
la montagne sur la tête.
Nous rencontrons des mineurs en plein travail, l'un bûchant sur
un truc en métal pour faire un trou dans le roc et y placer de
la dynamite; un autre nous croise, la joue gonflée de feuilles
de coca, poussant une brouette remplie de matériel extrait du
ventre de la terre mère, Pachamama. On a même fait une
offrande au diable qui protège les mineurs, Tio Jorje, Oncle
Georges. Ça ne s'invente pas. Et vous auriez dû voir le
pénis de ce monstre qui fait l'amour à la Pachamama! J'ai
insisté pour qu'on parte avant que Nancy fasse des comparaisons.
Le Cerro Rico, la Montagne riche, a été la plus grande
source de revenus de toute l'histoire de l'humanité. Elle est
à la base des origines du capitalisme. À l'époque
des colonies, elle a rendu l'Espagne si riche que le pays s'est mis
à dépenser sans compter, important tous ses biens des
autres pays européens. Ce n'est pas étranger à la
richesse de la France moderne.
Huit millions d'Aymaras, de Qéchuas et d'Africains sont morts en
esclaves dans cette mine pour les Espagnols. Génocide, vous avez
dit? Potosi me fait mal.

Saint-Jean-Baptiste
Vous croyez qu'au Québec, on a le monopole sur Ti-Jean (pas
Charest ni Chrétien, mais le Baptiste) ? Détrompez-vous.
On l'a vu à l'hôtel à Potosi, hier, et on continue
de l'observer, ici, à Sucre : pétards,
défilés, musique assourdissante... on fête la
Saint-Jean en même temps que vous. Alors : Olé!
La différence, ici, est que les pétards sont fait avec
des bâtons de dynamite des mines de Potosi que n'importe qui,
même des touristes comme nous, pouvons nous procurer librement.
Ça pète en tabarnane, au point que c'en est même
dangereux. (Paraît que lors des manifestations des
dernières semaines, les policiers se sont faits accueillir avec
des pétards du genre.) Nancy se stresse un petit peu lorsque
nous soupons sur une terrasse qui domine les fêtards. J'avoue que
la soupe vibre dans les plats sous l'enthousiasme des boute-feu.
Prudents, nous rentrons à l'intérieur du restaurant.
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