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TUEUR À 12 ANS ; le drame des enfants
soldats
Alibis, numéro 14; printemps 2005
Rencontre avec un rescapé de la guerre entre l'Éthiopie
et l'Érythrée. La vie d'un enfant soldat, les
sévices qu'il subit, les horreurs quotidiennes, le retour
à la vie civile, le rejet par la société...
Enquête dans le cadre du roman Les Petits soldats.
Pour
lire le reportage intégral, cliquez sur le doublon d'or.

SEXE EN THAÏLANDE ; du
pathétique à l'horreur
Alibis, numéro 16; automne 2005
Rencontres avec des enfants prostitués dans les salons de
massage, les bars et le long des plages de Thaïlande.
Enquête dans le cadre du roman Les Démons de Bangkok.
Pour
lire le reportage intégral, cliquez sur le doublon d'or.

TUEUR À 12 ANS
le drame des enfants
soldats
Initialement publié dans
Alibis, numéro 14; printemps 2005
1.- Introduction
Je suis reçu à la maison du Docteur Rick
Hodges, un médecin américain d’une quarantaine
d’années. Nous nous trouvons dans un quartier aisé
d’Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie. Des murs en
béton, hauts de trois mètres, au sommet garni de tessons
de bouteilles, entourent un jardin minuscule aux arbres
assoiffés. La soirée est fraîche et agréable
puisque la ville est assise sur les versants du mont Entoto, à
2000 mètres d’altitude. Difficile d’imaginer qu’à une
cinquantaine de kilomètres seulement à vol d’oiseau
brûle la fournaise insoutenable de la vallée du Rift.
J’ai connu le docteur Hodges par l’entremise d’ONG avec lesquelles j’entretiens depuis plusieurs
mois une correspondance assidue par courriel. Nous sommes en 2001, et
j’en suis à l’étape de la recherche pour mon roman Les
Petits soldats, qui traite de la problématique des enfants
impliqués dans les combats lors de conflits armés. Pour
la deuxième fois en moins d’un an, je me retrouve à
parcourir le continent africain pour récolter l’information
nécessaire (la richesse des éléments obtenus au
cours de ces deux voyages me permettront d’élaborer deux romans
et une nouvelle d’espionnage). J’ai appris que le docteur Hodges — que
j’appelle familièrement Rick — possède des contacts
privilégiés avec des conscrits retournés à
la vie civile et ayant combattu dans les rangs de l’armée
nationale tandis qu’ils n’étaient encore que de jeunes
adolescents.
Le médecin m’accueille en compagnie d’Endale qui me
servira d’interprète.
— Je ne suis pas suffisamment familier avec l’amharique,
s’excuse l’Américain.
Autour d’eux, trois garçons entre dix et douze ans,
atteints de spina-bifida, célèbrent mon arrivée
avec des « Teanastëllën
ato Boutch-hard » gênés et des
sourires. Je distribue des « salam »
autour de moi, une formule venant de l’arabe. Rick a recueilli les garçons dans le
but de les adopter. Il les appelle déjà « mes
enfants ». Tandis que je suis
présenté à la maisonnée, apparaît
Bayelign. Il flotte dans un pantalon trop grand et porte un coupe-vent
sur son t-shirt blanc. Je m’étonne toujours de ces Africains
qui, dès que le soleil se couche, en dépit d’un
thermomètre entre 25 et 30 degrés, se mettent à
trembler comme un Québécois dans le blizzard. Le jeune
homme a 22 ans, peut-être un peu plus. Il n’est pas très
grand et affiche en permanence un large sourire. Parfois, il me semble
même que son sourire est plus grand que lui. Lorsqu’il nous
regarde, la tête penchée de côté, on lui
donnerait à peine 17 ou 18 ans. L’expression figée dans
un air timide de petit garçon, on a l’impression qu’il est
incapable de la moindre animosité. Pourtant, dix ans plus
tôt, Bayelign parcourait le Tigré,
l’Érythrée et les plateaux du Nord, en s’ouvrant le
passage à l’aide de sa kalachnikov et à coups de grenades.
Bayelign était soldat dans l’armée
régulière d’Éthiopie ; il était
âgé entre 12 et 14 ans.
2.-
Retour en
arrière
Sans nous attarder à détailler les conflits qui
ont marqué l’histoire récente de l’Éthiopie,
précisons simplement que de 1961 à 1991, sa province la
plus au nord, l’Érythrée, a mené par les armes son
combat pour l’indépendance. Le journal The Economist du
11 mai 1999 dira de ce conflit qu’il s’agissait « d’une
guerre passée de mode entre deux États, où les
combattants utilisaient des armes du temps de la Guerre de
Corée, des tactiques de la Première Guerre mondiale et
des soins médicaux du XIXe siècle. »
En 1974, en plein cœur des hostilités, une crise
supplémentaire éclate : le dernier négus,
Hailé Sélassié, est renversé par le
communiste Hailé Mariam Mengistu. Loin de régler les
tensions, le nouveau gouvernement, appuyé par les Rouges du Bloc
de l’Est, poursuit la guerre jusqu’à son propre renversement
survenu en 1991.
C’est dans les dernières années du conflit et
du règne de Mengistu que Bayelign sera enrôlé dans
l’armée nationale. À cette époque, il vivait
encore dans la région où il est né, Gondar, zone
souvent marquée par les famines. Son père avait
été tué à la guerre de nombreuses
années auparavant, sa mère avait succombé à
une disette ; âgé entre 10 et 12 ans (il ne sait
trop), sans plus de famille, il s’est retrouvé berger. Le
fermier qui l’employait, loin d’agir en tuteur responsable, le battait
et l’affamait.
Bayelign ne rêvait que d’une chose : quitter le
monstre qui l’avait recueilli.
Dans chaque région du pays où
sévissaient les recruteurs de l’armée, les garçons
prenaient la fuite. La propagande communiste pour cette guerre
interminable n’arrivait plus à attirer de nouveaux combattants
et les recrues fraîches manquaient cruellement. Les histoires
d’horreur, les rumeurs de massacre, de cruauté, de torture,
étaient légion. On connaissait aussi les mauvais
traitements (abus d’autorité, violence, harcèlement…) que
subissaient les recrues de la part des vétérans ou des
sous-officiers. Lorsque les soldats enrôleurs ont
quadrillé la woreda[7] de Gondar, les jeunes prirent le maquis.
Bayelign, délaissant les chèvres de son employeur… se
porta volontaire.
— Je cherchais à fuir mon quotidien, me confie-t-il
par la bouche du traducteur Endale. Depuis la mort de ma mère,
je voyais la vie de soldat comme la seule issue à ma situation.
Je ne cherchais pas nécessairement à tuer des gens ;
je désirais seulement faire partie d’une bande. Ne plus
être seul.
Mais de convaincre les soldats de l’enrôler n’a pas
été aussi facile qu’on pourrait le croire.
Les militaires embrigadaient les nouvelles recrues non pas en
fonction de leur taille ou de leur âge, mais… au poids. La
première fois où Bayelign s’est présenté,
on a refusé sa candidature.
— C’était frustrant, dit-il. Des garçons plus
jeunes que moi, mais plus lourds, étaient retenus et
enrôlés de force. Moi, qui me présentais sur une
base volontaire, on me récusait.
Quelques jours plus tard, les poches de son konta[8] remplies de cailloux, il s’amène
à un autre centre de recrutement.
— Cette fois, ils m’ont enrôlé,
déclare-t-il en souriant comme s’il s’agissait d’une bonne
blague.
— Et les autres garçons?
— Eux, ils étaient conscrits malgré eux.
Lorsqu’ils s’y refusaient, on les pourchassait. Les soldats recruteurs
avaient des quotas à respecter et malheur à eux s’ils ne
ramenaient pas le nombre de recrues pressentis. Pour attirer les
candidats, les soldats promettaient parfois des salaires allant
jusqu’à 500 birr[9] par mois. Bien sûr, le seul traitement
que nous recevions était un peu de nourriture… parfois.
— Y avait-il beaucoup de désertions?
Bayelign fait une moue ; il ne sait trop. Il n'est
certain que d'une chose : les déserteurs étaient
sévèrement punis puis réintégrés de
force dans leurs unités pour être renvoyés au
combat.
— L’armée avait une méthode infaillible pour
repérer les déserteurs, précise-t-il. Lorsque les
soldats effectuaient des vérifications surprises dans les
villages, il suffisait de repérer un groupe de jeunes et de
lancer un « Garde-à-vous! » bien senti
à l’improviste. Les déserteurs avaient tendance, par
réflexe, à se figer en position réglementaire. Ne
fut-ce qu’une seconde, ils s’étaient trahis.
3.-
La vie
d’un enfant soldat
Tandis que j’interroge Bayelign sur sa vie d’enfant soldat,
les trois garçons atteints de spina-bifida se sont assis sur les
fauteuils du living-room. Ils ne connaissent pas l’histoire de leur
compagnon d’infortune et écoutent fascinés. Rick est
retourné à la clinique privée pour seconder les
médecins éthiopiens qu’il supervise. Pendant toute la
soirée, la maison est sous la responsabilité d’Endale qui
a, lui aussi, été adopté par le médecin
américain et qui, maintenant, travaille comme comptable pour une
ONG. Lorsque je m’inquiète de la présence des enfants
autour de nous et des conséquences que peuvent avoir sur eux les
déclarations de Bayelign, Endale répond :
— Je crois qu’il est temps pour eux de connaître le
cheminement de notre pensionnaire. Il est temps qu’ils sachent les
raisons qui attisent ses crises de violence soudaine et son
agressivité.
Je m’informe à Bayelign de ce qu’était
l’entraînement dans les camps de l’armée
éthiopienne à cette époque alors que se
terminaient la dictature de Mengistu et que s’achevait une guerre
fratricide de trente ans.
— Les plus jeunes parmi les nouveaux conscrits étaient
entraînés pendant un an et demi. On cherchait à
faire de nous des unités d’élite qui serviraient à
des opérations de commando. Nous étions
privilégiés, car les plus vieux étaient
envoyés directement au combat après huit mois
d’entraînement. C’était parfois très difficile.
Toutefois, j’adorais cette vie où primaient l’amitié, la
coopération, l’entraide… Nous étions comme une vraie
famille, une famille que je n’avais plus.
— Je ne peux pas croire que c’était idyllique.
— Pas pour tous, disons. Lorsque certains d’entre nous
tombaient d’épuisement, les sergents les frappaient avec la
crosse de leurs armes pour les obliger à se relever. Certains en
sont morts. Moi, j’ai toujours eu la force nécessaire.
Comparée à la vie que j’avais connue avant, je
préférais quand même ma nouvelle existence ;
j’avais une famille et une raison de faire ce que je faisais. Le
régime disait : « L’Érythrée veut
couper le cou des Éthiopiens en leur bloquant l’accès
à la Mer Rouge. Ils sont banda avec les Arabes. » Je ne voulais pas
ça. Cette terre nous a été donnée par nos
ancêtres. Je ne voulais pas que mon pays soit ceinturé,
sans porte pour sortir. J’étais content de me battre pour
éviter cela. Je me suis retrouvé parachutiste dans
l’armée de l’air, entraîné par des
spécialistes venus de Corée du Nord.
— Parachutiste à douze ans?
— J’en avais peut-être quatorze ou quinze…
J’étais bien. Si c’était à refaire, je le referais.
— Malgré tout ce que tu as connu?
Bayelign ne répond pas à ma question et observe
ses mains longuement. Il est calé dans le fond d’un fauteuil,
les coudes sur les cuisses. Il affiche une attitude honteuse qui ne
correspond guère à ses arguments. Je crois qu’il cherche
à justifier les atrocités qu’il a commises… ou à
impressionner ses jeunes compagnons qui nous écoutent.
— Raconte-moi ton premier combat ; la première
fois où tu as utilisé ton arme contre quelqu’un.
Le sourire revient. Contrairement à ce que je
m’attendais, il ne paraît pas affecté.
— La première fois, ç’a été
facile, répond-il ; c’était la nuit. Je ne voyais
pas autour de moi les compagnons qui tombaient ; je ne voyais pas
ceux que je tuais. Je tirais au jugé. Après le trac du
début, j’ai rapidement acquis de la confiance. Au matin, j’ai pu
constater de l’horreur des combats lorsque j’ai
récupéré les corps des camarades tués,
blessés, mutilés… mais comme les combats étaient
finis, je n’ai pas eu peur.
— Tu as bien dû te battre au grand jour, après?
— Là, c’est vrai, la première fois, j’ai eu
très peur. Voir les copains fauchés autour de soi,
exploser en marchant sur des mines… c’est terrible. Ensuite, quand on
constate que l’on passe à travers tout ça sans être
touché, on reprend confiance, la peur s’efface. Avec le temps,
on s’imagine impénétrable aux balles, et on va au combat
sans crainte, sans remords. Les autres batailles devenant chaque fois
moins difficiles.
— Tu n’as donc jamais été blessé?
Son sourire jure chaque fois avec l’horreur de ses
révélations.
— Pas au début, mais oui, au fil des ans et des
combats, ça m’est arrivé.
Et, sans me montrer ses cicatrices, il désigne sa
jambe droite — une balle —, son épaule droite — un éclat
d’obus —, son dos — réduit en charpie par des barbelés…
— Et lorsque tu as tué un ennemi, la première
fois? Quand on a conscience de tuer pour la première fois,
comment se sent-on?
— Ça aussi, ce n’est effrayant que la première
fois. Lorsque tu vois tomber tes amis, que les officiers hurlent
les ordres dans ton dos, il n’est pas possible de rester sur place ou
de rebrousser chemin. Tu continues d’avancer… mais là, tu as la
colère en plus. Tu tires et, fatalement, tu vois mourir
quelqu’un sous tes salves. Tu essaies de ne pas réfléchir
à tout ça. Tu avances en axant ta pensée sur la
colère, sur les copains qui meurent. Ça devient facile,
car tu sais qu’il s’agit de la seule chose à faire.
— Tu as tué beaucoup de gens?
En guise de réponse, j’ai droit à un regard
gêné. Endale, qui a peut-être déjà
posé la question, se sent justifié d’interpréter
le silence en répliquant :
— Impossible de le savoir. Dans le feu de l’action, tu ne
fais pas le décompte des corps qui tombent autour de toi. Et
cela a duré des années.
Je n’insiste pas ; je sais que cette question est un peu
bête. Mais j’avais besoin d’un vrai témoignage pour
confirmer qu’il ignore combien de morts essaiment son parcours. C’est
comme pour la prochaine question. À propos des regrets. Je
suppose bien qu’il en est rongé, mais je me dois de m’en
informer.
— Tu as des remords pour tous ces hommes que tu ne connais
pas et que tu as abattus? Tous ces hommes qui, comme toi,
n’étaient peut-être que des adolescents, des enfants
même?
Un feu passe dans ses yeux tandis qu’il répond.
— Aucun remords. Mes amis tombaient partout autour de
moi ; blessés, tués… Encore aujourd’hui, si je
rencontre un shaa’biya, si je sais qu’il a participé à
un combat dans lequel j’ai des camarades qui ont péri, je le
tue. J’ai toujours la même colère qui m’anime, celle qui
me faisait ignorer la peur sur les champs de bataille.
J’avoue que je suis un peu perturbé. J’insiste :
— Mais, as-tu toujours tué parce que tu
défendais ta vie ou celle de tes compagnons?
— Parfois, seule la colère m’animait.
— Elle l’anime encore trop souvent, me précise Endale
sans juger opportun de répéter en amharique.
Bayelign détaille les atrocités des
affrontements, les sévices causés aux populations civiles
qui se retrouvaient prises au centre des feux croisés, l’attaque
des villages, les viols, les meurtres, les petites victoires, les
grandes défaites… Il me raconte la fois où,
encerclé par les colonnes ennemies dans la zone rebelle, il est
parvenu à fuir en mettant le feu à des bœufs. Les animaux
ont semé la panique au milieu du village où il
s’était retranché, lui permettant de s’éclipser
sans être remarqué.
— Comment pouvais-tu aimer une telle vie, Bayelign?
Je n’arrive toujours pas à comprendre et lui, ne
comprend pas que je ne comprenne pas. Il me répond avec un tel
feu dans le regard, que je renonce à saisir ses motivations. Je
me contenterai, dans mes écrits, de rapporter ses anecdotes, non
d’expliquer qu’on puisse se complaire dans ces récits de
massacre et de violence.
— J’avais des frères, et ensemble nous avions un but
commun : débarrasser notre pays des séparatistes
shaa’biya. Reconquérir les terres qui nous donneraient
accès à la mer Rouge. S’il fallait tuer des gens pour
cela, tant pis. Si des camarades mourraient pour cela, tant pis.
— C’était ce qu’il y avait de difficile à
supporter pour toi, tous ces amis qui tombaient dans les combats? Quels
ont été les moments les plus pénibles à
vivre au cours de cette période?
Lorsque Bayelign répond, les trois garçons
émettent un petit rire. Même Endale a de la
difficulté à masquer son amusement. Il traduit :
— La faim.
— La faim?
— Les soldats n’étaient pas approvisionnés en
vivres. Alors, ils devaient eux-mêmes pourvoir à leurs
besoins entre les combats.
Bayelign précise.
— En Érythrée, nous n’avions à manger
que des koshoro, des biscuits séchés. Nous en
avions rarement assez pour nous sustenter. Il fallait alors
rançonner les fermes que nous croisions dans nos
déplacements. Les paysans qui s’y refusaient étaient
accusés de soutenir l’ennemi. On les massacrait.
Aux derniers mois de la guerre, la compagnie à
laquelle appartenait Bayelign a été vaincue par une
colonne érythréenne et il s’est retrouvé
prisonnier dans un camp en Arabie Saoudite. À la fin du conflit,
après des mois de négociations entre les
différentes parties impliquées, il a regagné son
pays… désormais coupé de son cher accès à
la mer Rouge.
— Quand tout est fini, dit Bayelign, quand tu as perdu ce
pour quoi tu as risqué ta vie, quand tu constates que tes
compagnons sont morts pour rien, la vie n’a plus de signification pour
toi. Ni la tienne ni celle des autres. Tuer n’est plus un mal, sans
compter que cela représente ce que tu sais faire le mieux.
— Tu as tué même après ton retour
à la vie civile?
— Non, mais je pourrais le faire.
Il jette un regard attendri sur les garçons assis avec
nous.
— Heureusement, précise-t-il, aujourd’hui, j’ai une
autre famille ; celle-ci. Ça m’aide à passer
à travers les moments difficiles.
Quelques jours plus tard, tandis que nous sommes seul
à seul, Rick me précise :
— Il faut parfois surveiller Bayelign, même avec les
garçons à la maison. En dépit du fait qu’il les
considère avec autant d’affection que s’ils étaient ses
petits frères, il n’a pas appris à canaliser sa
violence ; dans un accès de colère, il pourrait les
tuer.
— Pourquoi prends-tu alors le risque de l’accueillir chez toi?
Rick fait une moue des lèvres en buvant le café
que nous partageons dans une clinique pour sidéens dont il est
responsable. Il ne rit pas en dépit de l’ironie de sa
réponse :
— Je l’ai engagé d’abord comme agent de
sécurité.
— Sérieux?
— C’est comme ça que je l’ai connu. Il s’est
présenté pour le poste, mais à écouter son
histoire, j’ai compris que ce garçon avait besoin d’aide. Qu’il
était une véritable bombe à retardement. Alors,
j’ai entrepris les démarches pour l’adopter lui aussi. Il a
commencé l’école ; il veut s’en sortir. Ce qu’il
faut comprendre est que, ici, nous sommes dans un pays pauvre. Il
n’existe aucune infrastructure, aucune ressource, pour soutenir les
anciens soldats et les enfants traumatisés par la guerre. Ils
sont laissés à eux-mêmes, distillant autour d’eux
ce potentiel de violence auquel ils ont été
exposés. Si nous ne les encadrons pas, ils sont perdus. Toute
cette génération est perdue, et il s’agit de celle en
âge de reconstruire ce pays dévasté.
Rick a gratté l’escarre infectée : sans
enfance et sans avenir, toute une génération d’hommes,
traumatisés par les horreurs dont ils ont été
témoins, mortifiés par une guerre qu’ils ont perdues,
dévastés par le souvenir de leurs camarades morts pour
rien, errent dans un pays exsangue. Ils se désespèrent,
non seulement d’une terre qu’on leur a arrachée, mais surtout de
leur propre existence qu’ils ne parviennent plus à justifier.
Qu’ont-ils à offrir aux autres, à eux-mêmes, eux
qui ne connaissent que colère, frustration, ressentiment et
violence? Eux qui répondent à la moindre
contrariété en brandissant une kalachnikov ou un poignard?
L’autre question, celle que je me pose depuis mon retour, est
encore plus troublante : combien faudrait-il de Rick Hodges pour
recueillir tous les Bayelign d’Afrique et leur redonner une vie — une
vraie — qu’ils n’ont jamais eue?
4.-
Conclusion
Quand vient le moment de prendre congé de la petite
famille adoptée par le docteur Rick Hodges, Bayelign insiste
pour venir me reconduire jusqu’à un taxi à l’autre bout
de la rue. Il n’y a guère que cinq cent mètres à
franchir.
— Le quartier n’est pas assez sûr pour qu’un Blanc se
promène tout seul à pied, dit-il. On va croire que tu es
riche ; on va chercher à te voler.
Je ne crois pas qu’il soit sincère ; je crois,
d’abord, qu’il apprécie notre conversation et veut
l’étirer un peu. Mais, peut-être aussi cherche-t-il
à se montrer affable, à m’indiquer qu’il n’est pas le
méchant bougre que ses propos ont pu me représenter. Je
m’efforce donc de le rassurer en lui formulant, dans le peu d’anglais
qu’il comprend, toute l’admiration que j’entretiens à
l’égard du courage qu’il démontre devant les nouveaux
défis qui l’attendent. Je ne suis pas avare d’encouragements et
précise que son histoire que je raconterai à travers mon
roman sera une dénonciation des politiques
guerrières et irresponsables des nations qui volent l’enfance de
leur jeune population. Je ne suis pas certain qu’il ait bien saisi
toute la noblesse — encore moins l’ambition — de mon projet, mais il
semble fier de la cause qu’il a inspirée.
Nous parvenons à l’embranchement d’une rue plus
achalandée où nous espérons héler un taxi.
Autour de la carcasse d’une automobile démembrée, un
groupe de jeunes hommes occupés à ne rien faire me
toisent. Voudraient-ils me chercher noise? Aucune idée. Ils
croisent une seule fois le regard de Bayelign et se
désintéressent aussitôt de ma présence. Je
crois que, lorsque vient le moment de croiser le fer avec un adversaire
potentiel, il existe des arguments aussi menaçants qu’une
kalachnikov : celui, entre autres, de l’étincelle qu’on
retrouve dans l’œil de celui qui a déjà tué… et
qui est prêt à recommencer.
Je regagnerai mon hôtel sans encombres.
Chronologie récente de l’histoire de
l’Éthiopie et de l’Érythrée
1941 : Fin de l’occupation de l’Érythrée
par l’Italie.
1941-1952 : L'Érythrée est
administrée par la Grande-Bretagne.
1952 : Par une décision de l’ONU,
l'Érythrée est fédérée à
l'Éthiopie. Toutefois, elle possède son propre drapeau.
L'Éthiopie contrôle la défense et la politique
étrangère.
1958 : Le gouvernement éthiopien bannit le
drapeau érythréen.
1961 : Le Front de libération de
l'Érythrée prend les armes.
1962 : L’Éthiopie déclare
l'Érythrée 14e province du pays.
1974 : Le négus Hailé
Sélassié est renversé par la rébellion
communiste.
1991 : Le régime communiste de Hailé
Mariam Mengistu s'effondre. Fin de la guerre.
1993 : Un référendum confirme
l'indépendance de l'Érythrée dans ses anciennes
frontières.
1998 : Une nouvelle guerre éclate entre
l'Éthiopie et l'Érythrée à la suite d’un
incident de frontière banal.
2000 : Nouvel accord de cessez-le-feu.
Organisations non gouvernementales. Organisme
dont le financement est assuré essentiellement par des dons
privés et qui se voue à l'aide humanitaire.
Les Petits soldats ; Triptyque
2002, La Marque des lions ; Boréal 2002, Le
Lion de Palestine ; Alibis no 2, fév. 2002.
Bonjour, monsieur Bouchard.
Que la paix soit sur vous.
Bien que
l’Éthiopie soit le seul pays de l’Est africain à n’avoir
jamais été conquis par les envahisseurs étrangers
— hormis une brève occupation italienne pendant la
Deuxième Guerre — elle n’en a pas moins subi l’influence de ses
puissants voisins venus de la rive opposée de la Mer Rouge.
L’Éthiopie affirme sa chrétienté dans une enclave
à très forte majorité musulmane.
Plus tard, je retrouverai Rick Hodges aux
Etats-Unis où il aura obtenu les fonds nécessaires pour
faire venir ses jeunes patients et corriger leurs malformations dans
une clinique privée du Texas.
Monnaie locale. 500 birr = 70 $ canadiens au cours actuel (printemps
2005).
Dans mon roman Les Petits soldats, j’ai
utilisé plusieurs des anecdotes racontées par Bayelign
pour décrire le quotidien des enfants soldats, notamment
l’horreur des combats. La scène des bœufs, au caractère
moins dramatique, s’y retrouve également.
Les Petits soldats, Éditions Triptyque ;
2002.
SEXE
EN THAÏLANDE
du
pathétique à l'horreur
Initialement publié dans
Alibis, numéro 16; automne 2005
ARTICLE RETIRÉ
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à un nombre important de "hits" indésirables
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pédophile, l'article en titre, désormais, est disponible
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