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TUEUR À 12 ANS ; le drame des enfants soldats
Alibis, numéro 14; printemps 2005

Rencontre avec un rescapé de la guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée. La vie d'un enfant soldat, les sévices qu'il subit, les horreurs quotidiennes, le retour à la vie civile, le rejet par la société... Enquête dans le cadre du roman Les Petits soldats.

Pour lire le reportage intégral, cliquez sur le doublon d'or.

 


 
SEXE EN THAÏLANDE ; du pathétique à l'horreur
Alibis, numéro 16; automne 2005

Rencontres avec des enfants prostitués dans les salons de massage, les bars et le long des plages de Thaïlande. Enquête dans le cadre du roman Les Démons de Bangkok.

Pour lire le reportage intégral, cliquez sur le doublon d'or.






TUEUR À 12 ANS
le drame des enfants soldats

Initialement publié dans
Alibis, numéro 14; printemps 2005



1.- Introduction

Je suis reçu à la maison du Docteur Rick Hodges, un médecin américain d’une quarantaine d’années. Nous nous trouvons dans un quartier aisé d’Addis-Abeba, la capitale de l’Éthiopie. Des murs en béton, hauts de trois mètres, au sommet garni de tessons de bouteilles, entourent un jardin minuscule aux arbres assoiffés. La soirée est fraîche et agréable puisque la ville est assise sur les versants du mont Entoto, à 2000 mètres d’altitude. Difficile d’imaginer qu’à une cinquantaine de kilomètres seulement à vol d’oiseau brûle la fournaise insoutenable de la vallée du Rift.

J’ai connu le docteur Hodges par l’entremise d’ONG[1] avec lesquelles j’entretiens depuis plusieurs mois une correspondance assidue par courriel. Nous sommes en 2001, et j’en suis à l’étape de la recherche pour mon roman Les Petits soldats, qui traite de la problématique des enfants impliqués dans les combats lors de conflits armés. Pour la deuxième fois en moins d’un an, je me retrouve à parcourir le continent africain pour récolter l’information nécessaire (la richesse des éléments obtenus au cours de ces deux voyages me permettront d’élaborer deux romans et une nouvelle d’espionnage[2]). J’ai appris que le docteur Hodges — que j’appelle familièrement Rick — possède des contacts privilégiés avec des conscrits retournés à la vie civile et ayant combattu dans les rangs de l’armée nationale tandis qu’ils n’étaient encore que de jeunes adolescents.

Le médecin m’accueille en compagnie d’Endale qui me servira d’interprète.

— Je ne suis pas suffisamment familier avec l’amharique, s’excuse l’Américain.

Autour d’eux, trois garçons entre dix et douze ans, atteints de spina-bifida, célèbrent mon arrivée avec des « Teanastëllën ato Boutch-hard[3] » gênés et des sourires. Je distribue des « salam[4] » autour de moi, une formule venant de l’arabe[5]. Rick a recueilli les garçons dans le but de les adopter. Il les appelle déjà « mes enfants[6] ». Tandis que je suis présenté à la maisonnée, apparaît Bayelign. Il flotte dans un pantalon trop grand et porte un coupe-vent sur son t-shirt blanc. Je m’étonne toujours de ces Africains qui, dès que le soleil se couche, en dépit d’un thermomètre entre 25 et 30 degrés, se mettent à trembler comme un Québécois dans le blizzard. Le jeune homme a 22 ans, peut-être un peu plus. Il n’est pas très grand et affiche en permanence un large sourire. Parfois, il me semble même que son sourire est plus grand que lui. Lorsqu’il nous regarde, la tête penchée de côté, on lui donnerait à peine 17 ou 18 ans. L’expression figée dans un air timide de petit garçon, on a l’impression qu’il est incapable de la moindre animosité. Pourtant, dix ans plus tôt, Bayelign parcourait le Tigré, l’Érythrée et les plateaux du Nord, en s’ouvrant le passage à l’aide de sa kalachnikov et à coups de grenades.

Bayelign était soldat dans l’armée régulière d’Éthiopie ; il était âgé entre 12 et 14 ans.

 

2.- Retour en arrière

Sans nous attarder à détailler les conflits qui ont marqué l’histoire récente de l’Éthiopie, précisons simplement que de 1961 à 1991, sa province la plus au nord, l’Érythrée, a mené par les armes son combat pour l’indépendance. Le journal The Economist du 11 mai 1999 dira de ce conflit qu’il s’agissait « d’une guerre passée de mode entre deux États, où les combattants utilisaient des armes du temps de la Guerre de Corée, des tactiques de la Première Guerre mondiale et des soins médicaux du XIXe siècle. »

En 1974, en plein cœur des hostilités, une crise supplémentaire éclate : le dernier négus, Hailé Sélassié, est renversé par le communiste Hailé Mariam Mengistu. Loin de régler les tensions, le nouveau gouvernement, appuyé par les Rouges du Bloc de l’Est, poursuit la guerre jusqu’à son propre renversement survenu en 1991.

C’est dans les dernières années du conflit et du règne de Mengistu que Bayelign sera enrôlé dans l’armée nationale. À cette époque, il vivait encore dans la région où il est né, Gondar, zone souvent marquée par les famines. Son père avait été tué à la guerre de nombreuses années auparavant, sa mère avait succombé à une disette ; âgé entre 10 et 12 ans (il ne sait trop), sans plus de famille, il s’est retrouvé berger. Le fermier qui l’employait, loin d’agir en tuteur responsable, le battait et l’affamait.

Bayelign ne rêvait que d’une chose : quitter le monstre qui l’avait recueilli.

 

Dans chaque région du pays où sévissaient les recruteurs de l’armée, les garçons prenaient la fuite. La propagande communiste pour cette guerre interminable n’arrivait plus à attirer de nouveaux combattants et les recrues fraîches manquaient cruellement. Les histoires d’horreur, les rumeurs de massacre, de cruauté, de torture, étaient légion. On connaissait aussi les mauvais traitements (abus d’autorité, violence, harcèlement…) que subissaient les recrues de la part des vétérans ou des sous-officiers. Lorsque les soldats enrôleurs ont quadrillé la woreda[7] de Gondar, les jeunes prirent le maquis. Bayelign, délaissant les chèvres de son employeur… se porta volontaire.

— Je cherchais à fuir mon quotidien, me confie-t-il par la bouche du traducteur Endale. Depuis la mort de ma mère, je voyais la vie de soldat comme la seule issue à ma situation. Je ne cherchais pas nécessairement à tuer des gens ; je désirais seulement faire partie d’une bande. Ne plus être seul.

Mais de convaincre les soldats de l’enrôler n’a pas été aussi facile qu’on pourrait le croire.

Les militaires embrigadaient les nouvelles recrues non pas en fonction de leur taille ou de leur âge, mais… au poids. La première fois où Bayelign s’est présenté, on a refusé sa candidature.

— C’était frustrant, dit-il. Des garçons plus jeunes que moi, mais plus lourds, étaient retenus et enrôlés de force. Moi, qui me présentais sur une base volontaire, on me récusait.

Quelques jours plus tard, les poches de son konta[8] remplies de cailloux, il s’amène à un autre centre de recrutement.

— Cette fois, ils m’ont enrôlé, déclare-t-il en souriant comme s’il s’agissait d’une bonne blague.

— Et les autres garçons?

— Eux, ils étaient conscrits malgré eux. Lorsqu’ils s’y refusaient, on les pourchassait. Les soldats recruteurs avaient des quotas à respecter et malheur à eux s’ils ne ramenaient pas le nombre de recrues pressentis. Pour attirer les candidats, les soldats promettaient parfois des salaires allant jusqu’à 500 birr[9] par mois. Bien sûr, le seul traitement que nous recevions était un peu de nourriture… parfois.

— Y avait-il beaucoup de désertions?

Bayelign fait une moue ; il ne sait trop. Il n'est certain que d'une chose : les déserteurs étaient sévèrement punis puis réintégrés de force dans leurs unités pour être renvoyés au combat.

— L’armée avait une méthode infaillible pour repérer les déserteurs, précise-t-il. Lorsque les soldats effectuaient des vérifications surprises dans les villages, il suffisait de repérer un groupe de jeunes et de lancer un « Garde-à-vous! » bien senti à l’improviste. Les déserteurs avaient tendance, par réflexe, à se figer en position réglementaire. Ne fut-ce qu’une seconde, ils s’étaient trahis.

 

3.- La vie d’un enfant soldat

Tandis que j’interroge Bayelign sur sa vie d’enfant soldat, les trois garçons atteints de spina-bifida se sont assis sur les fauteuils du living-room. Ils ne connaissent pas l’histoire de leur compagnon d’infortune et écoutent fascinés. Rick est retourné à la clinique privée pour seconder les médecins éthiopiens qu’il supervise. Pendant toute la soirée, la maison est sous la responsabilité d’Endale qui a, lui aussi, été adopté par le médecin américain et qui, maintenant, travaille comme comptable pour une ONG. Lorsque je m’inquiète de la présence des enfants autour de nous et des conséquences que peuvent avoir sur eux les déclarations de Bayelign, Endale répond :

— Je crois qu’il est temps pour eux de connaître le cheminement de notre pensionnaire. Il est temps qu’ils sachent les raisons qui attisent ses crises de violence soudaine et son agressivité.

 

Je m’informe à Bayelign de ce qu’était l’entraînement dans les camps de l’armée éthiopienne à cette époque alors que se terminaient la dictature de Mengistu et que s’achevait une guerre fratricide de trente ans.

— Les plus jeunes parmi les nouveaux conscrits étaient entraînés pendant un an et demi. On cherchait à faire de nous des unités d’élite qui serviraient à des opérations de commando. Nous étions privilégiés, car les plus vieux étaient envoyés directement au combat après huit mois d’entraînement. C’était parfois très difficile. Toutefois, j’adorais cette vie où primaient l’amitié, la coopération, l’entraide… Nous étions comme une vraie famille, une famille que je n’avais plus.

— Je ne peux pas croire que c’était idyllique.

— Pas pour tous, disons. Lorsque certains d’entre nous tombaient d’épuisement, les sergents les frappaient avec la crosse de leurs armes pour les obliger à se relever. Certains en sont morts. Moi, j’ai toujours eu la force nécessaire. Comparée à la vie que j’avais connue avant, je préférais quand même ma nouvelle existence ; j’avais une famille et une raison de faire ce que je faisais. Le régime disait : « L’Érythrée veut couper le cou des Éthiopiens en leur bloquant l’accès à la Mer Rouge. Ils sont banda[10] avec les Arabes. » Je ne voulais pas ça. Cette terre nous a été donnée par nos ancêtres. Je ne voulais pas que mon pays soit ceinturé, sans porte pour sortir. J’étais content de me battre pour éviter cela. Je me suis retrouvé parachutiste dans l’armée de l’air, entraîné par des spécialistes venus de Corée du Nord.

— Parachutiste à douze ans?

— J’en avais peut-être quatorze ou quinze… J’étais bien. Si c’était à refaire, je le referais.

— Malgré tout ce que tu as connu?

Bayelign ne répond pas à ma question et observe ses mains longuement. Il est calé dans le fond d’un fauteuil, les coudes sur les cuisses. Il affiche une attitude honteuse qui ne correspond guère à ses arguments. Je crois qu’il cherche à justifier les atrocités qu’il a commises… ou à impressionner ses jeunes compagnons qui nous écoutent.

— Raconte-moi ton premier combat ; la première fois où tu as utilisé ton arme contre quelqu’un.

Le sourire revient. Contrairement à ce que je m’attendais, il ne paraît pas affecté.

— La première fois, ç’a été facile, répond-il ; c’était la nuit. Je ne voyais pas autour de moi les compagnons qui tombaient ; je ne voyais pas ceux que je tuais. Je tirais au jugé. Après le trac du début, j’ai rapidement acquis de la confiance. Au matin, j’ai pu constater de l’horreur des combats lorsque j’ai récupéré les corps des camarades tués, blessés, mutilés… mais comme les combats étaient finis, je n’ai pas eu peur.

— Tu as bien dû te battre au grand jour, après?

— Là, c’est vrai, la première fois, j’ai eu très peur. Voir les copains fauchés autour de soi, exploser en marchant sur des mines… c’est terrible. Ensuite, quand on constate que l’on passe à travers tout ça sans être touché, on reprend confiance, la peur s’efface. Avec le temps, on s’imagine impénétrable aux balles, et on va au combat sans crainte, sans remords. Les autres batailles devenant chaque fois moins difficiles.

— Tu n’as donc jamais été blessé?

Son sourire jure chaque fois avec l’horreur de ses révélations.

— Pas au début, mais oui, au fil des ans et des combats, ça m’est arrivé.

Et, sans me montrer ses cicatrices, il désigne sa jambe droite — une balle —, son épaule droite — un éclat d’obus —, son dos — réduit en charpie par des barbelés…

— Et lorsque tu as tué un ennemi, la première fois? Quand on a conscience de tuer pour la première fois, comment se sent-on?

— Ça aussi, ce n’est effrayant que la première fois. Lorsque tu vois tomber tes amis, que les officiers hurlent les ordres dans ton dos, il n’est pas possible de rester sur place ou de rebrousser chemin. Tu continues d’avancer… mais là, tu as la colère en plus. Tu tires et, fatalement, tu vois mourir quelqu’un sous tes salves. Tu essaies de ne pas réfléchir à tout ça. Tu avances en axant ta pensée sur la colère, sur les copains qui meurent. Ça devient facile, car tu sais qu’il s’agit de la seule chose à faire.

— Tu as tué beaucoup de gens?

En guise de réponse, j’ai droit à un regard gêné. Endale, qui a peut-être déjà posé la question, se sent justifié d’interpréter le silence en répliquant :

— Impossible de le savoir. Dans le feu de l’action, tu ne fais pas le décompte des corps qui tombent autour de toi. Et cela a duré des années.

Je n’insiste pas ; je sais que cette question est un peu bête. Mais j’avais besoin d’un vrai témoignage pour confirmer qu’il ignore combien de morts essaiment son parcours. C’est comme pour la prochaine question. À propos des regrets. Je suppose bien qu’il en est rongé, mais je me dois de m’en informer.

— Tu as des remords pour tous ces hommes que tu ne connais pas et que tu as abattus? Tous ces hommes qui, comme toi, n’étaient peut-être que des adolescents, des enfants même?

Un feu passe dans ses yeux tandis qu’il répond.

— Aucun remords. Mes amis tombaient partout autour de moi ; blessés, tués… Encore aujourd’hui, si je rencontre un shaa’biya[11], si je sais qu’il a participé à un combat dans lequel j’ai des camarades qui ont péri, je le tue. J’ai toujours la même colère qui m’anime, celle qui me faisait ignorer la peur sur les champs de bataille.

J’avoue que je suis un peu perturbé. J’insiste :

— Mais, as-tu toujours tué parce que tu défendais ta vie ou celle de tes compagnons?

— Parfois, seule la colère m’animait.

— Elle l’anime encore trop souvent, me précise Endale sans juger opportun de répéter en amharique.

Bayelign détaille les atrocités des affrontements, les sévices causés aux populations civiles qui se retrouvaient prises au centre des feux croisés, l’attaque des villages, les viols, les meurtres, les petites victoires, les grandes défaites… Il me raconte la fois où, encerclé par les colonnes ennemies dans la zone rebelle, il est parvenu à fuir en mettant le feu à des bœufs. Les animaux ont semé la panique au milieu du village où il s’était retranché, lui permettant de s’éclipser sans être remarqué[12].

— Comment pouvais-tu aimer une telle vie, Bayelign?

Je n’arrive toujours pas à comprendre et lui, ne comprend pas que je ne comprenne pas. Il me répond avec un tel feu dans le regard, que je renonce à saisir ses motivations. Je me contenterai, dans mes écrits, de rapporter ses anecdotes, non d’expliquer qu’on puisse se complaire dans ces récits de massacre et de violence.

— J’avais des frères, et ensemble nous avions un but commun : débarrasser notre pays des séparatistes shaa’biya. Reconquérir les terres qui nous donneraient accès à la mer Rouge. S’il fallait tuer des gens pour cela, tant pis. Si des camarades mourraient pour cela, tant pis.

— C’était ce qu’il y avait de difficile à supporter pour toi, tous ces amis qui tombaient dans les combats? Quels ont été les moments les plus pénibles à vivre au cours de cette période?

Lorsque Bayelign répond, les trois garçons émettent un petit rire. Même Endale a de la difficulté à masquer son amusement. Il traduit :

— La faim.

— La faim?

— Les soldats n’étaient pas approvisionnés en vivres. Alors, ils devaient eux-mêmes pourvoir à leurs besoins entre les combats.

Bayelign précise.

— En Érythrée, nous n’avions à manger que des koshoro, des biscuits séchés. Nous en avions rarement assez pour nous sustenter. Il fallait alors rançonner les fermes que nous croisions dans nos déplacements. Les paysans qui s’y refusaient étaient accusés de soutenir l’ennemi. On les massacrait.

Aux derniers mois de la guerre, la compagnie à laquelle appartenait Bayelign a été vaincue par une colonne érythréenne et il s’est retrouvé prisonnier dans un camp en Arabie Saoudite. À la fin du conflit, après des mois de négociations entre les différentes parties impliquées, il a regagné son pays… désormais coupé de son cher accès à la mer Rouge.

— Quand tout est fini, dit Bayelign, quand tu as perdu ce pour quoi tu as risqué ta vie, quand tu constates que tes compagnons sont morts pour rien, la vie n’a plus de signification pour toi. Ni la tienne ni celle des autres. Tuer n’est plus un mal, sans compter que cela représente ce que tu sais faire le mieux.

— Tu as tué même après ton retour à la vie civile?

— Non, mais je pourrais le faire.

Il jette un regard attendri sur les garçons assis avec nous.

— Heureusement, précise-t-il, aujourd’hui, j’ai une autre famille ; celle-ci. Ça m’aide à passer à travers les moments difficiles.

 

Quelques jours plus tard, tandis que nous sommes seul à seul, Rick me précise :

— Il faut parfois surveiller Bayelign, même avec les garçons à la maison. En dépit du fait qu’il les considère avec autant d’affection que s’ils étaient ses petits frères, il n’a pas appris à canaliser sa violence ; dans un accès de colère, il pourrait les tuer.

— Pourquoi prends-tu alors le risque de l’accueillir chez toi?

Rick fait une moue des lèvres en buvant le café que nous partageons dans une clinique pour sidéens dont il est responsable. Il ne rit pas en dépit de l’ironie de sa réponse :

— Je l’ai engagé d’abord comme agent de sécurité.

— Sérieux?

— C’est comme ça que je l’ai connu. Il s’est présenté pour le poste, mais à écouter son histoire, j’ai compris que ce garçon avait besoin d’aide. Qu’il était une véritable bombe à retardement. Alors, j’ai entrepris les démarches pour l’adopter lui aussi. Il a commencé l’école ; il veut s’en sortir. Ce qu’il faut comprendre est que, ici, nous sommes dans un pays pauvre. Il n’existe aucune infrastructure, aucune ressource, pour soutenir les anciens soldats et les enfants traumatisés par la guerre. Ils sont laissés à eux-mêmes, distillant autour d’eux ce potentiel de violence auquel ils ont été exposés. Si nous ne les encadrons pas, ils sont perdus. Toute cette génération est perdue, et il s’agit de celle en âge de reconstruire ce pays dévasté.

Rick a gratté l’escarre infectée : sans enfance et sans avenir, toute une génération d’hommes, traumatisés par les horreurs dont ils ont été témoins, mortifiés par une guerre qu’ils ont perdues, dévastés par le souvenir de leurs camarades morts pour rien, errent dans un pays exsangue. Ils se désespèrent, non seulement d’une terre qu’on leur a arrachée, mais surtout de leur propre existence qu’ils ne parviennent plus à justifier. Qu’ont-ils à offrir aux autres, à eux-mêmes, eux qui ne connaissent que colère, frustration, ressentiment et violence? Eux qui répondent à la moindre contrariété en brandissant une kalachnikov ou un poignard?

L’autre question, celle que je me pose depuis mon retour, est encore plus troublante : combien faudrait-il de Rick Hodges pour recueillir tous les Bayelign d’Afrique et leur redonner une vie — une vraie — qu’ils n’ont jamais eue?

 

4.- Conclusion

Quand vient le moment de prendre congé de la petite famille adoptée par le docteur Rick Hodges, Bayelign insiste pour venir me reconduire jusqu’à un taxi à l’autre bout de la rue. Il n’y a guère que cinq cent mètres à franchir.

— Le quartier n’est pas assez sûr pour qu’un Blanc se promène tout seul à pied, dit-il. On va croire que tu es riche ; on va chercher à te voler.

Je ne crois pas qu’il soit sincère ; je crois, d’abord, qu’il apprécie notre conversation et veut l’étirer un peu. Mais, peut-être aussi cherche-t-il à se montrer affable, à m’indiquer qu’il n’est pas le méchant bougre que ses propos ont pu me représenter. Je m’efforce donc de le rassurer en lui formulant, dans le peu d’anglais qu’il comprend, toute l’admiration que j’entretiens à l’égard du courage qu’il démontre devant les nouveaux défis qui l’attendent. Je ne suis pas avare d’encouragements et précise que son histoire que je raconterai à travers mon roman[13] sera une dénonciation des politiques guerrières et irresponsables des nations qui volent l’enfance de leur jeune population. Je ne suis pas certain qu’il ait bien saisi toute la noblesse — encore moins l’ambition — de mon projet, mais il semble fier de la cause qu’il a inspirée.

Nous parvenons à l’embranchement d’une rue plus achalandée où nous espérons héler un taxi. Autour de la carcasse d’une automobile démembrée, un groupe de jeunes hommes occupés à ne rien faire me toisent. Voudraient-ils me chercher noise? Aucune idée. Ils croisent une seule fois le regard de Bayelign et se désintéressent aussitôt de ma présence. Je crois que, lorsque vient le moment de croiser le fer avec un adversaire potentiel, il existe des arguments aussi menaçants qu’une kalachnikov : celui, entre autres, de l’étincelle qu’on retrouve dans l’œil de celui qui a déjà tué… et qui est prêt à recommencer.

Je regagnerai mon hôtel sans encombres.

 

Chronologie récente de l’histoire de l’Éthiopie et de l’Érythrée

1941 : Fin de l’occupation de l’Érythrée par l’Italie.

1941-1952 : L'Érythrée est administrée par la Grande-Bretagne.

1952 : Par une décision de l’ONU, l'Érythrée est fédérée à l'Éthiopie. Toutefois, elle possède son propre drapeau. L'Éthiopie contrôle la défense et la politique étrangère.

1958 : Le gouvernement éthiopien bannit le drapeau érythréen.

1961 : Le Front de libération de l'Érythrée prend les armes.

1962 : L’Éthiopie déclare l'Érythrée 14e province du pays.

1974 : Le négus Hailé Sélassié est renversé par la rébellion communiste.

1991 : Le régime communiste de Hailé Mariam Mengistu s'effondre. Fin de la guerre.

1993 : Un référendum confirme l'indépendance de l'Érythrée dans ses anciennes frontières.

1998 : Une nouvelle guerre éclate entre l'Éthiopie et l'Érythrée à la suite d’un incident de frontière banal.

2000 : Nouvel accord de cessez-le-feu.

 

[1] Organisations non gouvernementales. Organisme dont le financement est assuré essentiellement par des dons privés et qui se voue à l'aide humanitaire.

[2] Les Petits soldats ; Triptyque 2002, La Marque des lions ; Boréal 2002, Le Lion de Palestine ; Alibis no 2, fév. 2002.

[3] Bonjour, monsieur Bouchard.

[4] Que la paix soit sur vous.

[5]  Bien que l’Éthiopie soit le seul pays de l’Est africain à n’avoir jamais été conquis par les envahisseurs étrangers — hormis une brève occupation italienne pendant la Deuxième Guerre — elle n’en a pas moins subi l’influence de ses puissants voisins venus de la rive opposée de la Mer Rouge. L’Éthiopie affirme sa chrétienté dans une enclave à très forte majorité musulmane.

[6] Plus tard, je retrouverai Rick Hodges aux Etats-Unis où il aura obtenu les fonds nécessaires pour faire venir ses jeunes patients et corriger leurs malformations dans une clinique privée du Texas.

[7] District.

[8] Short.

[9] Monnaie locale. 500 birr = 70 $ canadiens au cours actuel (printemps 2005).

[10] Banda = collaborateurs.

[11] Érythréen.

[12] Dans mon roman Les Petits soldats, j’ai utilisé plusieurs des anecdotes racontées par Bayelign pour décrire le quotidien des enfants soldats, notamment l’horreur des combats. La scène des bœufs, au caractère moins dramatique, s’y retrouve également.

[13] Les Petits soldats, Éditions Triptyque ; 2002.



SEXE EN THAÏLANDE
du pathétique à l'horreur

Initialement publié dans
Alibis, numéro 16; automne 2005


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